
Avant les féministes posaient des bombes
, by Sabrina Erin Gin, 3 min reading time

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À celles qui ont incendié des manoirs.À celles qui ont fait grève de la faim jusqu'à être gavées de force en prison.À celles qui ont renversé des urnes.À celles qui ont déposé des gerbes.Elles avaient raison. Et l'histoire leur a donné raison.
Vous avez déjà entendu que le féminisme c'était mieux avant ? Avant, quand on se battait pour de nobles causes, comme le droit de vote, et qu'on le faisait avec raison et mesure ? Un discours, généralement tenu par des hommes blancs de plus de 50 ans et leurs alliées, qui ne peut pas être plus faux.
Les suffragettes britanniques du début du XXᵉ siècle ont adopté des actions directes : manifestations, grèves de la faim, incendies criminels, bris de vitrines, sabotages de réseaux électriques, et même attentats à la bombe, comme celui visant la résidence en construction du futur Premier ministre Lloyd George en 1913. Emmeline Pankhurst, figure de proue du mouvement, le résumait en trois mots : "deeds, not words" (des actes, pas des mots).
L'image qu'on retient des suffragettes aujourd'hui, c'est celle de femmes en chapeau victorien brandissant poliment des pancartes. Des dames respectables qui demandaient gentiment qu'on leur accorde le droit de vote.
Cette image n'est pas neutre. Elle est le produit d'un siècle d'effacement.
La réalité, c'est qu'entre 1912 et 1914, les militantes du WSPU (Women's Social and Political Union) ont mené une campagne de désobéissance civile dont l'intensité ferait passer la plupart des actions militantes contemporaines pour une blague. Elles ont :
- versé de l'acide dans des centaines de boîtes aux lettres londoniennes ;
- brisé au marteau les vitrines des grands magasins d'Oxford Street ;
- incendié des résidences secondaires inoccupées de parlementaires ;
- fait sauter une bombe au domicile en construction de Lloyd George ;
- saboté des lignes télégraphiques et électriques ;
- lacéré au couperet la Vénus au miroir de Vélasquez à la National Gallery.
Mary Richardson, autrice de cette dernière action, justifiait son geste comme une protestation contre le gouvernement qui était en train de "détruire" Emmeline Pankhurst, alors emprisonnée, en grève de la faim, gavée de force. Le tableau a été restauré. La trajectoire politique des suffragettes, elle, a été lissée jusqu'à devenir méconnaissable.
Et en France ?
L'histoire française n'est pas en reste, on a juste été encore plus efficaces pour la planquer.
En 1908, Hubertine Auclert entre dans un bureau de vote parisien, renverse l'urne et piétine les bulletins. Elle est arrêtée. Son procès devient une tribune.
EN 1871, pendant la Commune de Paris, les Pétroleuses ont été accusées d'incendier la ville à coups de bidons d'essence. Elles terrifient tellement la bourgeoisie versaillaise que leur fantôme hante encore aujourd'hui l'imaginaire réactionnaire. Que les incendies aient été réels ou largement fantasmés importe peu : la peur est restée.
Toutes les avancées, féministe ou non, ont été arrachées, y compris par la peur.
Présenter les féministes du passé comme des dames raisonnables permet :
1. de disqualifier les féministes d'aujourd'hui en les présentant comme "trop radicales", "trop violentes", "trop en colère", par contraste avec une version idéalisée et fantasmée du passé.
2. de faire croire qu'aucun droit n'a jamais été arraché et que la victoire se négocie calmement avec le pouvoir.
3. de couper la généalogie politique qui relie les colleuses de nuit, les manifestantes du 8 mars, les militantes contre les violences sexistes, à une lignée bien plus ancienne et bien plus radicale qu'on ne le laisse entendre.
Les droits que nous avons : le vote, l'IVG, le divorce, le compte en banque sans autorisation maritale, le droit de travailler sans signature du mari n'ont pas été offerts par les hommes. Ils ont été pris. Par des femmes qui ont aussi posé des bombes.
Quand on vous dit que vous êtes "trop agressive", "trop intense", que vous "desservez la cause", que vous feriez mieux de "garder votre calme", souvenez-vous : on a dit exactement la même chose à toutes celles qui vous ont précédée.
À celles qui ont incendié des manoirs.
À celles qui ont fait grève de la faim jusqu'à être gavées de force en prison.
À celles qui ont renversé des urnes.
À celles qui ont déposé des gerbes.
Elles avaient raison. Et l'histoire leur a donné raison.
La lutte n'a jamais été polie. Elle ne le sera jamais. C'est précisément ce qui le rend dangereux et par conséquent ce qui le rend efficace.

The front page of the Daily Mirror the day after Black Friday - London Museum
Emmeline Pankhurst, figure de proue des suffragettes, revendiquait "des actions, pas des mots".
Laisse toi tenter !